Dominant majestueusement la nef depuis sa haute tribune érigée en 1620, le grand orgue, auquel on accédait par un escalier de 66 marches, était l’œuvre du «facteur» Girardet. De l’instrument de Girardet, doté à l’origine, en 1621, de 27 jeux à celui que nous connaissions encore récemment, fort de 74 jeux, se sont succédé 5 restaurations dont 2 méritent d’être plus particulièrement soulignées par l’ampleur de leur impact sur la composition et «l’esthétique musicale» de l’orgue.
En 1784, le grand «facteur du Roy» François- Henri Cliquot (1732-1790) à la réputation considérable, achevait une restauration- extension significative portant l’instrument à 49 jeux répartis sur 5 claviers manuels et un pédalier : c’est cette «empreinte Cliquot» qui a longtemps donné au grand orgue l’ «esthétique classique» que l’on reconnaissait lorsque étaient interprétées à ses claviers les œuvres des «Grand–Maîtres» de l’ «École d’Orgue française» de Nivers à Grigny, en passant par Clérambault, Le Bègue ou Marchand.
Près de deux siècles après, en 1970, eut lieu la seconde restauration-extension décisive quant à la «définition esthétique» de l’instrument telle que nous pouvions encore l’appréhender récemment. Œuvre du facteur Joseph Beuchet, cette restauration-extension s’inscrivait dans le cadre d’un projet devant porter le grand orgue à 89 jeux ce qui en aurait fait un «frère jumeau» de l’orgue de Saint-Etienne-du-Mont, à Paris. En écho à la touche «classique» de Cliquot, cette restauration-extension, réalisée par la Manufacture nantaise de «Grandes Orgues Beuchet-Debierre», a apporté une «modernité» tant technique (transmission électrique, combinaisons ajustables) qu’esthétique (jeux de fonds, mixtures) à l’instrument, autorisant les organistes, à interpréter désormais, avec un égal bonheur, outre les «classiques» des 17è et 18è siècles, toute la littérature de l’Ecole d’Orgue française des 19è et 20è siècles, de César Franck à Jean-Louis Florentz, en passant par Louis Vierne, Charles Tournemire, Marcel Dupré, Maurice Duruflé et tant d’autres !
Marquée par de nombreux contretemps, dont la réfection des voûtes, cette restauration permit au grand orgue de «se reposer» près d’une dizaine d’années puisque, démonté en 1956, le «nouvel instrument», après une première tranche de travaux le portant à 74 jeux réels, ne fut inauguré qu’en novembre 1971.
Jusqu'à sa disparition, le grand orgue est resté dans cette configuration, le projet initial du facteur, Joseph Beuchet, n’ayant toujours pas été mené à son terme. Ses 5500 tuyaux ont longtemps chanter la «beauté» avec conviction, mais non sans nuance, en un harmonieux dialogue alternant douceur mystique des pleins jeux et puissance «impressionnante» du «tutti».
Le grand orgue, tout au long de ses 4 siècles d’existence, a partagé la vie de la Cathédrale et des Nantais.
Moins de 5 ans après la réception des travaux effectués par François-Henri Cliquot, la révolution française éclate, avec son cortège d’ «exactions» ! À Nantes même, déjà, certaines orgues sont détruites et la Cathédrale transformée en «Temple de la raison» : l’orgue est en grand danger et sera sauvé par l’organiste de l’époque, Denis Joubert qui en y interprétant La Marseillaise, sut convaincre le Comité révolutionnaire de tout l’intérêt qu’il y aurait à conserver l’instrument pour animer les nombreuses « fêtes révolutionnaires» qui se déroulaient dans la Cathédrale : pari gagné !
Une dizaine d’années plus tard, c’était l’explosion de la tour des Espagnols, poudrière du Château-des-Ducs, qui détruisait tous les vitraux et les chapelles de la nef collatérale sud, sans toutefois causer de dommage à l’orgue.
Quelques 150 ans après, ce fut au tour des bombardements de menacer le transept sud de l’édifice et le «mobilier» de la Cathédrale.
Enfin, dans la nuit du terrible incendie du 28 Janvier 1972, seuls le courage et l’abnégation des compagnons de la «Manufacture Beuchet-Debierre», rappelés de nuit, Joseph Beuchet fils à leur tête, et de l’abbé Félix Moreau, lui aussi présent, agissant en concertation avec les pompiers, permirent de sauver le grand orgue, inauguré deux mois auparavant, après 10 ans de silence.
À partir de 1627, parallèlement à la vie propre de l’instrument, c’est une longue chaîne humaine de 34 organistes qui se sont succédés à ses claviers pour accompagner la liturgie des offices, soutenant tour à tour le chant des fidèles ou interprétant les œuvres des plus grands maîtres ainsi que les leurs propres.
Outre Denis Joubert, déjà cité pour son à-propos «historique», on peut distinguer dans cette succession d’ «artistes-serviteurs de la louange», pour leur rayonnement national voire international, le chanoine Georges Courtonne, compositeur et pédagogue illustre, qui tint les claviers durant 32 ans ; l’abbé Félix Moreau, son élève, titulaire honoraire, qui lui succéda en 1954, connu, lui aussi, pour ses qualités de professeur et compositeur de pièces liturgiques, notamment pour 2 orgues; enfin, les co-titulaires Marie-Thérèse Jehan, 1er Prix du CNSM de Paris, Michel Bourcier, 1er Prix d’Analyse musicale du CNSM de Paris et Mickaël Durand, le benjamin, diplômé de ce même CNSM en 2012. En 2019, Madame Gaëlle Coulon a rejoint l'équipe des organistes comme organiste suppléante.
Aujourd'hui, le grand orgue de la Cathédrale de Nantes a totalement disparu dans l'incendie criminel du samedi 18 juillet 2020.
© Région Pays de la Loire-Inventaire général
L'ancienne console du grand orgue
Pour en découvrir davantage, vous pouvez vous reporter au magnifique ouvrage, «La grâce d’une cathédrale», éditeur «La Nuée Bleue», pages 269 et 275, dans lequel l’abbé Félix Moreau content avec érudition et talent l’histoire du grand orgue.
Commandé en 1893, à l’occasion de l’achèvement du chœur de la Cathédrale, l’orgue de chœur illustre tout l’ «art» du facteur nantais Louis Debierre qui avait créé la manufacture éponyme, en 1862, et jouissait, à la fin du 19ème siècle, d’une grande réputation, ayant déjà restauré ou construit plus de 330 instruments dont plus de 200 orgues portatives à cette date.
La commande portait, à la fois, sur l’orgue proprement dit et la réalisation d’un buffet qui devait s’insérer dans le cadre plus global de l’architecture du chœur. Les menuisiers et ébénistes réalisèrent en la circonstance un superbe buffet en chêne massif de style néo-gothique dont le projet initial avait été revu avec l’aide de l’architecte diocésain Louis-Charles Sauvageot.
Dans ce buffet prirent place 22 jeux réels augmentés de 8 jeux d’emprunt qui conférèrent à l’ensemble le «statut» de «grand orgue», répartis sur 3 claviers à transmission électrique, le tout pour un budget global de 34322 francs.
Innovateur né, Louis Debierre a appliqué à l’instrument, les toutes dernières «technologies» connues en matière de facture d’orgues dont il était un pionnier : maîtrise de l’énergie électrique appliquée à la transmission touche-sommier, tuyaux polyphones dont il avait lui-même conçu l’existence et déposé les brevets.
Après une controverse initiale sur le positionnement de la console que la «technologie naissante» de la transmission électrique avait permis de décaler du buffet, l’orgue servit pour la première fois le 25 décembre 1897, avant même son inauguration !
Devant répondre à une double-vocation d’accompagnement de la Maîtrise mais aussi de «soliste» apte à remplir tout l’édifice, en l’absence éventuelle du grand orgue, l’instrument donna lieu à diverses polémiques, tant sur sa registration, sa puissance que l’emplacement de la console ou le fonctionnement de la transmission électrique, polémiques tranchées après un «arbitrage» de l’Inspecteur général de la Musique, agrégé de Sciences, Albert Dupaigne, qui exonéra Louis Debierre des diverses attaques dont il avait fait l’objet et détermina, avec les diverses parties prenantes, l’emplacement définitif de la console.
En 1945, l’orgue fut porté à 31 jeux réels, par Joseph Beuchet, petit-fils de Louis Debierre, et les «pressions» diminuées à la demande de Mgr Besnier, maître de chapelle de la Cathédrale, ses 2400 tuyaux lui conférant le titre honorifique de «plus grand orgue de chœur» de France.
Exact contemporain du voilier «Belem» et de la brasserie «La Cigale», l’orgue de chœur Louis Debierre participe, dans un registre qui lui est propre, à la trilogie des «Monuments» du patrimoine nantais «classés historiques» au titre de l’année 1896 !
Depuis cette date, il a connu les différents évènements ayant marqué l’histoire de la Cathédrale et des nantais, notamment la guerre, les bombardements et l’incendie de 1972.
Après un long silence de 13 ans lié à la réfection du chœur, consécutivement aux très importants dommages causés par l’incendie de janvier 1972, l’orgue fut débâché fin 1985, et put participer aux cérémonies de réouverture du chœur.
Classé au titre des Monuments Historiques en 1987, l’orgue a fait l’objet d’une restauration importante conduite par le facteur nantais Jean Renaud, avec modification de la composition d’origine et replacement de la console devant le buffet : il fut inauguré par Olivier Latry, organiste de Notre-Dame-de-Paris, le 28 novembre 1993.
Ultime changement à l’occasion de la restructuration du chœur intervenue en 2013, la console a été, à nouveau, déplacée et rendue mobile, autorisant ainsi une optimisation de son placement, à l’occasion des offices et concerts se déroulant dans le seul chœur.
Doté d’anches brillantes et puissantes, de jeux de fond aux «rondeurs impalpables», l’instrument, d’une qualité de facture irréprochable, reste exemplaire de l’ «esthétique» symphonique et néoclassique lui permettant, au delà de l’accompagnement de la Maîtrise, en tant que «soliste», de «réjouir l’oreille des fidèles et faire le bonheur des organistes qui le jouent»*.
L’ont plus particulièrement servi, le chanoine Courtonne (1909-1922), Louis Martin (1925-1940), Bernard de Château-Thierry (1954-1987) dont la simplicité n’avait d’égale que son talent remarquable d’ «improvisateur» et son successeur le père Gabriel Niel. Aujourd'hui l'orgue de chœur est indifféremment joué par les trois titulaires actuels: Marie-Thérèse Jehan, Michel Bourcier et Mickaël Durand. En 2019, Madame Gaëlle Coulon rejoint l'équipe des organistes comme organiste suppléante.
Enfin, clin d’œil de l’Histoire et particularité qui était propre aux deux orgues de la Cathédrale : l’union spirituelle d’un grand-père et de son petit-fils par le «truchement» de la célébration de la beauté.
En effet, l’orgue de chœur, dès lors qu’il dialoguait avec le grand orgue, établissait, fait probablement unique parmi tous les édifices religieux de France, au-delà des aspects liturgiques et musicaux, une communion spirituelle aussi intime que renouvelée entre un grand-père, Louis Debierre et son petit- fils, Joseph Beuchet, qui le vénérait au plus haut point, en les associant durablement à «la grandeur indicible de la célébration de la louange divine par la beauté».
L'orgue de chœur de la Cathédrale a été sauvé des flammes lors du tragique incendie du samedi 18 juillet 2020. La console Debierre d'origine a, elle, totalement disparue.
* d’après Pierre Legal, dans «La grâce d’une cathédrale», éditeur «La Nuée Bleue», page 275.
L'orgue de chœur
L'ancienne console Debierre
Pour en découvrir davantage, vous pouvez vous reporter au magnifique ouvrage, «La grâce d’une cathédrale», éditeur «La Nuée Bleue», pages 269 et 275, dans lequel Pierre Legal, organologue, content avec érudition et talent l’histoire de l'orgue de chœur.
Musique Sacrée à la Cathédrale de Nantes
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